9 ans. 108 mois. Plus de 10000 jours. C’est long. C’est plus de 10% de l’espérance de vie d’un français de nos jours. 10% d’une vie…

Les études de médecine sont reconnues longues et difficiles. Mon homme vient de terminer en ce 31 octobre 2012 son internat. Il avait commencé sa P1 début octobre 2003.

J’avais envie de faire les choses en grand pour fêter ça. Nous nous sommes donc rendus dans un restaurant gastronomique près de chez nous. Mais avant cela, un apéritif en amoureux à la maison, avec champagne. Quoi de plus facile pour délier les langues qu’un peu d’alcool. Je lui demande ce qu’il retient de ces neuf années, il me raconte de nouveau ses stages un par un, les bons et les mauvais moments… tout y passe.

La première année a été un supplice. Je n’ai pas vu mon copain pendant un an. La P1 (devenue depuis PACES), il le savait, l’obligeait à vivre à 100% pour la médecine. Apprendre par cœur, bêtement, des cours et des cours. Des cours donnés dans un amphi bondé, mouvementés « grâce » aux redoublants.. Du matin au soir, ou plutôt jusqu’à tard dans la nuit, il révisait, il apprenait. Il s’y était préparé. Moi pas. Nous ne vivions pas ensembles, et j’avais beaucoup de mal à ne le voir qu’une fois par semaine. J’étais content de le voir, il s’en voulait de perdre du temps sur la concurrence. Car durant cette première année, pas d’ami, pas de camarade, que des rivaux. Le numerus clausus. Le classement. Le seul et unique objectif de l’année. Et pour ça, il fallait accepter tous les sacrifices. Être dans les 110 premiers. Les 110 élus. Ils étaient plus de 1000 au départ, et 99% avaient pris des prépas privées à côté pour augmenter leurs chances. La sélection par le fric, hors de question pour lui de se plier à cette règle. Il ne fera aucune prépa, c‘était une règle d’or à ses yeux. Il se disait qu’au pire, il prendrait une prépa s’il devait redoubler sa P1. Il n’en aura pas l’occasion. Il ne redoublera pas…
Quel souvenir d’ailleurs, ce jour de résultat. Nous nous sommes rendus tous les deux à la fac, lui fébrile, et moi jouant mon rôle de soutien du mieux que je le pouvais. Dès l’affichage des résultats, il est parti chercher son nom dans les recalés (quel confiance en soi). Je l’ai, de mon côté, trouvé rapidement parmi les admis. Je ne lui ai rien dit, préférant le laisser se trouver seul, et laisser exploser sa joie. On a ensuite pris la voiture pour retrouver sa mère à son travail, lui annoncer la bonne nouvelle. Son fils sera médecin. L’étreinte entre la mère et le fils fut lourde d’émotion, je m’en rappelle comme si c’était hier, et mes poils se hérissent rien que d’y repenser.
J’avoue avec beaucoup de recul qu’il m’a énormément impressionné durant cette année. Refuser la sélection par le fric, c’est beau en soi. Mais il ne faut pas oublier qu’il a osé mettre un an de sa vie en jeu pour ses convictions. Une année tellement éprouvante que je ne sais honnêtement pas s’il aurait eu le courage de la refaire une seconde fois. Il s’est refusé de faire le jeu des prépas privées. Il a réussi son pari. Je ne lui ai jamais dit ma fierté vis à vis de ce geste, et de sa réussite. Seul un grand Homme peut avoir le courage de lier ses actes à ses convictions, sachant qu’il ne partait plus sur le même pied d’égalité que ses concurrents, et surtout de s’y tenir. Je n’aurais certainement pas été un grand Homme.

La première année passée, la plus dure diront certains, les vraies études de médecine commençaient. Toujours beaucoup de théorie, mais une théorie plus médicale. Un souvenir me traverse l’esprit sur cette période, un cours en soirée… à la morgue. Les dissections sur cadavres, quel cours exquis ! Il revenait blanc comme un linge en me disant qu’il avait fait un petit malaise. Il n’assista qu’à un seul de ce cours. Enfin, assister est un grand mot…

Durant ses 3 ans d’externat, il passa dans de nombreux services et la plupart du temps, à chaque fin de stage, ces yeux brillaient pour cette nouvelle spécialité. Durant ces quelques années, il s’est vu à la place de Dr House, ou dans Grey’s Anatomy, ou encore dans Urgences… Il a un souvenir de l’ensemble de ses stages de 3 mois, de toutes les spécialités par où il est passé (pneumologie, urgences, pédiatrie, cardiologie, chirurgie orthopédique, réanimation, rhumatologie etc…). Sans rentrer dans les détails de tous ces stages, ces meilleurs souvenirs resteront je pense, liés aux urgences et au Samu. Les titulaires, très convaincus par son travail et son implication, choisissaient leurs gardes en fonction de son planning ! Quoi de plus gratifiant pour un externe… Dans les souvenirs qui reviennent naturellement, son baptême en hélicoptère, une sortie à plus de 200 km/h pour aller chercher un cœur à transplanter, ou une “balade” en forêt, le sac de 15 kg sur le dos, pour aller constater le décès par balle d’une personne. D’ailleurs, ses chefs lui demandèrent de mettre son doigt dans le trou fait par la balle, pour constater le trajet de celle-ci…

Vint mai et l’ECN, le fameux Examen Classant National. Sa vocation était tracée, malgré tous les stages réalisés durant son externat, il visait la médecine générale. La spécialité qu’il avait choisie, celle qu’il voulait exercer dès le début de ses études. Les différents stages n’y changeront rien, la première idée est toujours la bonne.  Comme pour sa première année de médecine, il refusa la sélection par l’argent et donc les prépas privées. La région qu’il souhaitait était dans ses cordes, l’objectif était de finir 4000ème environ. Durant les trois jours d’examen, nous avons élu domicile chez mes parents, qui n’habitent pas très loin de Villepinte et son parc des expositions. Un bien fou vu son état de stress. J’avais également pris des jours pour rester avec lui durant ces trois jours. Quand je l’abandonnais avant chaque épreuve, j’allais tranquillement l’attendre dans le parc proche des salles d’examen, et j’étais à la sortie pour l’accueillir. Pas grand chose à faire, si ce n’était que d’être présent et être disponible pour l’écouter.

L’ECN passé, ne restait plus qu’à attendre les résultats fin juin. Durant ces deux mois, nous commencions à évoquer le fait de quitter notre appartement en location pour devenir propriétaire de notre maison, à la campagne. Nous devions donc travailler un peu plus chacun de notre côté afin d’avoir un apport plus important. Il prit un maximum de garde d’interne durant le dimanche et des nuits d’infirmier en semaine, dans une clinique privée. Des conditions de travail déplorables, des demandes souvent à la limite de la légalité, voire avouons le, complètement illégales, des spécialistes d’astreinte sur qui il ne fallait absolument pas compter, préférant faire … Il démissionna au plus vite, dès que notre apport financier fut suffisant. Connaissant sa volonté de faire du bon travail, connaissant sa volonté d’apporter au patient les meilleurs soins possibles alliés au respect total que ce dernier mérite, je sais qu’il a pris énormément sur lui pour notre rêve de maison.

Les résultats étaient attendus fin juin. Quelques jours avant le jour J, la veille de passer son code du permis moto, à 23h30, il reçoit un mail de la fac. Les résultats sont là. Il se cherche. Il part de la première place cette fois. Il finit par se trouver. Un classement très loin de ses espérances. Ce fut un des moments les plus durs que nous avons dû traverser. Il allait devoir faire son internat loin, c’était sûr. Ce classement ne lui permettrait pas de rester dans notre région. Je ne pourrai le suivre, mon métier étant ici. Notre rêve s’écroulait. Notre monde s’écroulait… Surtout qu’on avait appris récemment la bonne nouvelle, notre prêt pour la maison de nos rêves – dans notre région – était accepté… ou comment remuer le couteau dans la plaie.
Petit à petit, nous réfléchissons à une vie potable loin de l’autre. Je restais à la maison, lui serait à 200 km environ, prendrais ses gardes le jeudi pour revenir le week-end… Bien évidemment rien ne nous convenait vraiment mais nous n’aurons de toute façon pas trop le choix. Nous ferions face et notre amour s’en trouverait renforcé. On s’accrochait à ça.

Vers octobre, si mes souvenirs sont bons, l’amphi de garnison. Tous les internes passent choisir leur lieu d’internat et leur spécialité. Dans l’ordre du classement de l’ECN. Il passerait l’avant dernier jour… Nous faisions nos calculs toutes les demi-journées dès la parution des choix faits par chacun sur internet. Nous croisions les doigts tous les soirs. On allumait des bougies parfumées qui faisaient office de cierges. Et la veille de son passage, nous recomptions plusieurs fois chacun de notre côté. Ça passe ? Il reste assez de places… Nous n’osions pas y croire et pourtant, nous avions raison : ça a marché ! Il a pu choisir in extremis la spécialité et la région qu’il souhaitait.

Un mois après cette excellente nouvelle, nous signions chez le notaire pour notre maison et nous emménagions dans la foulée. La foulée, c’est peu dire, signature à 17h00, premier meuble dans la maison à 19h00… Et pour rester dans les anecdotes, on s’est dit que bonne nouvelle pour bonne nouvelle, un PACS une semaine après l’achat de la maison pouvait avoir une certaine classe. Dont acte !

L’internat ne le fit pas regretter son choix pour le futur. Il sera médecin généraliste, et il aimera ça.  L’anecdote de son internat sera sûrement à mettre à l’actif de cette petite fille de 5 ans, qui accompagnait sa mère en courses. C’était une de ses patientes rencontrée au cabinet tout proche de ce magasin. Il faisait ses courses également. La fillette le reconnu, tira la manche de sa mère, et déclara solennellement “oh regarde maman, c’est le docteur au foulard”. Cette réplique resta gravée dans sa mémoire, et ressortie naturellement quand il choisi son pseudo twitter. Il serait le @dr_foulard, le docteur qui fait ses consultation avec un chèche autour du cou.
Les différents stages qu’il a pu faire dans un cabinet l’inciteront cependant à moins de précipitation dans ces choix. Il reste consciencieux et sérieux dans son travail, fait preuve de professionnalisme avec tous les patients et professionnels qu’il croise Ces derniers lui proposent des remplacements rapidement, ce qui lui permit d’avoir plus d’assurance que bon nombre d’internes.

Ce 31 octobre, à 12h30, il recevait son dernier patient en SASPAS (pour les non initiés Stage Autonome en Soins Primaire Ambulatoire Supervisé).  En fermant la porte du cabinet, il a sûrement dû repenser à ce 9 ans passés, à toutes ces anecdotes, ces bons et mauvais moments.

Je ne ne suis sûrement pas des plus objectifs quant à sa pratique médicale, n’étant pas moi-même professionnel, et me fiant le plus souvent aux récits qu’il fait de ses journées. Mais, ce que je sais sans aucun doute, c’est qu’il est passionné par son métier. Il est de ceux qui aiment faire ce qu’il fait, et qui souhaite le faire du mieux possible. L’aspect financier est secondaire, pour lui, mieux vaut prendre 40’ pour un patient et qu’il reparte soulagé plutôt que d’expédier les consultations pour quelques euros de plus. Le soir, il me parle de ses patients, s’émerveille de leurs progrès, est heureux de leur guérison, ou inquiet quand cela ne marche pas comme il le souhaite. C’est un passionné, je le vois dans ses yeux tous les soirs, ils pétillent de bonheur pour son métier. C’est un bon médecin, qui deviendra rapidement un bon docteur une fois thésé. En tout cas, à mes yeux, il est déjà le meilleur du monde.