J’approche de la quarantaine. Dans quelques années, j’aurai cet âge qui me terrifie sans savoir pourquoi. Une dizaine supplémentaire j’imagine. Ou peut être parce que je « basculerai » dans la deuxième moitié de sa vie.

La première moitié a connu des hauts et des bas, comme tout le monde j’imagine, mais j’y ai souvent été heureux. Une enfance protégée par mes parents. Une adolescence sans vague, malgré la difficulté à être moi-même et à m’accepter. Un début de vie d’adulte sans souci, et la découverte du parfait amour. Pourtant je ressens un manque en moi, un vide. Et je sais que plus j’approche de la quarantaine, plus le temps passe, et moins j’aurai la chance que ce manque soit comblé. C’est idiot, peut être même stupide, je ne me raisonne pas.

Il y a 16 mois maintenant, j’ai appris que ma cousine était enceinte, et que j’avais l’honneur de devenir le parrain de ce petit bout de chou. Malgré mes craintes, n’étant pas très calé niveau bébé / enfant, j’ai accepté. Arthur est né le 3 octobre 2011. Il habite avec ses parents à 450 km de moi, ce qui ne permet pas de le voir aussi souvent que je le voudrais. D’un autre côté, heureusement car sinon je passerai la majeure partie de mon temps avec lui.

Il y a quelques jours donc, Arthur a eu un an et un grand week-end de fête a été organisé. Sa marraine, les grands-parents, des amis en tout genre, le parrain que je suis, tout le monde était de la partie. Dès notre arrivée, le petit bonhomme m’a tendu ses bras. Moment anodin pour beaucoup, il restera gravé dans ma mémoire. Même si je l’avais vu à son premier mois, je n’avais pas ressenti ce lien si fort. Dans mes bras, mes sens étaient en éveil. Parce qu’un bébé, ça sent bon. Vraiment. Parce qu’un bébé, c’est doux. Parce qu’un bébé, quand ça s’exprime, ce n’est pas tout à fait dans le même langage que nous, adulte. Alors on se concentre, et on essaie de deviner ce que ces onomatopées veulent signifier. Et puis un bébé, ça montre tout du doigt, pour qu’on regarde ce qu’il voit, et ce qu’il veut nous montrer…  J’ai du passer pas mal de temps durant ce week-end à faire des câlins, à chercher son regard et ses sourires. Des moments où j’étais dans une bulle, malgré le bruit qui nous entourait, les gens qui gravitaient autour de nous… Je crois que j’étais bien, heureux.

Je ne suis resté que 3 jours, mais j’en ai profité pleinement, passant le plus de temps à jouer avec lui, à lui faire découvrir les sons, les couleurs et les formes. Le voir s’extasier de chaque découverte était un régal. Le voir me pointer du doigt le magnet du frigo, une peluche ou un avion, avec son désormais célèbre « ‘eugad’ » me procurait un plaisir non dissimulé. Et je regardais, et je lui parlais, et je lui expliquais, et il m’écoutait. Enfin quand il n’était pas passé à autre chose ! J’ai profité de chaque moment, de la promenade sur l’esplanade du port, avec sa petite poussette pour l’aider à marcher sans adulte à ses côtés, à nos câlins dans le canapé, joue contre joue. J’ai même eu une immense fierté à lui mettre seul son blouson, alors qu’il attendait, sagement sur mes genoux, pour sortir se promener…

Le week-end terminé, j’ai du regagner ma région. Je me suis éclipsé durant sa sieste, pour ne pas qu’il soit triste. Je crois surtout que c’était pour ne pas qu’il me voit triste. Sur la route du retour, mon esprit vagabondait. Tous les souvenirs de ce week-end remontaient déjà à la surface, et je me mis à imaginer mon futur.

J’ai eu beaucoup de mal à accepter ma sexualité durant mon adolescence, mais une fois que j’ai réussi à m’assumer complètement et entièrement, j’ai été vraiment heureux. Maintenant, c’est vrai, j’ai un copain merveilleux, une maison et un jardin que j’aime et où je me sens bien, un métier qu’on pourrait qualifier de métier-passion, avec un rythme de vie que beaucoup m’envient. C’est vrai.  J’ai des amis, une vie sociale sympa, on sort, on rencontre du monde… Mais je n’ai pas de petit Arthur à la maison. Et il faut dire vrai, dans le monde dans lequel nous vivons, même si l’homosexualité est de plus en plus acceptée et tolérée, nous n’avons pas la possibilité d’avoir d’enfants.

J’ai donc une vie heureuse. Vraiment. Et pourtant, je me dis que si je pouvais la refaire, je ne changerais qu’un petit quelque chose. Oui, si on me donnait la possibilité de repartir de zéro, je re-signerais pour ma vie avec lui. Sans l’ombre d’un doute. J’opterais également pour la même maison, le même jardin, les mêmes amis, le même métier. Par contre je me projetterai dans le futur, quand la France acceptera que les homosexuels puissent être parents. Et si cela ne devait jamais arriver ici, je me projetterai dans un autre pays…

J’approche de la quarantaine et je ressens ce vide en moi. Je ne vois qu’une solution pour le combler, solution peut-être irréalisable. Être père.