La semaine dernière, j’ai croisé Céline. C’était pas comme si on se croisait tous les jours non plus, cela faisait plus de vingt ans que l’on ne s’était pas vus. Pourtant avant, on se voyait tous les soirs, on était amis. On pratiquait le même sport et on aimait ça. On s’entraînait ensemble, parmi un groupe d’une vingtaine d’adolescents, alors on se connaissait bien, aussi bien que de vrais amis pouvaient se connaître. Du moins elle le croyait…

J’ai croisé Céline comme ça, au détour d’une ruelle.  À une centaine de kilomètres d’où nous habitions ados. Comme quoi le monde est petit. Nous nous sommes arrêtés net dans notre élan dès que nos yeux se sont croisés. Vingt ans et pourtant rien n’a changé. Elle est la même, petite, cheveux courts et colorés. Un sourire, une exclamation, et on se retrouve au milieu d’une foule à essayer de rattraper un peu de notre passé. Nous n’avions que dix minutes d’un temps devenu si précieux dans ce monde d’adultes.

 J’apprends qu’elle est devenue prof de langues. C’est sûr que ça aide de parler couramment le français et sa langue d’origine. Elle a commencé à donner des cours au lycée, avant de s’orienter vers le collège. Elle est mariée, à 3 enfants dont le plus vieux à neuf ans. Il est à ses côtés, souriant également. Elle ne fait plus de sport, elle n’a plus le temps pour ça. J’imagine qu’un travail à plein temps et trois enfants, ça doit bien remplir une vie.

 Je réponds également à ses questions. Je lui explique ma profession, dans le milieu du sport qu’on pratiquait. Et non je ne vois plus nos anciens collègues, j’ai eu quelques nouvelles de certains mais petit à petit j’ai pris le large. Et vient la question. La question où j’ai dû réfléchir quelques secondes avant de dire… « – Je ne suis pas marié, juste pacsé. Je ne sais pas si elle et moi nous marierons ». Elle et moi… Elle…

J’ai très mal vécu mon homosexualité durant mon adolescence. À l’époque, être homo et s’assumer en Seine-Saint -Denis, c’était mal vu. Être pédé et s’assumer dans une cité, c’était dangereux. Alors je me suis proclamé hétéro. Célibataire endurci mais hétéro. Tous mes amis ne connaissaient pas ce secret. Personne ne le savait. Ni mon meilleur ami, ni mes parents. Personne.

J’ai depuis déménagé, je me suis assumé, petit à petit. J’ai trouvé mon petit copain, qui est devenu mon Homme. Je suis bien dans mes baskets, et quand on me demande si je suis marié, je réponds le plus simplement possible que je suis pacsé avec mon mec. C’est la vérité, et il ne me viendrait pas à l’idée de dire autre chose…

Et pourtant, en face d’elle, je suis retourné vingt ans en arrière. J’avais 17 ans. J’avais peur de son jugement. Du fait qu’elle m’ait toujours connu hétéro, et que je lui avais menti si longtemps. C’était tellement plus simple de redevenir cet autre et d’omettre de lui dire la vérité.

Je me suis demandé pourquoi je n’avais pas osé lui dire. Qu’avais-je à perdre ? Elle ? Je ne l’avais pas revu depuis 20 ans. Ma dignité ? C’est en mentant que je l’ai perdue. Pourquoi ai-je eu peur ?

Il y a six / sept ans environ, j’ai retrouvé un de ces anciens amis sportifs sur facebook. On a donc discuté de notre parcours. Et quand il m’a demandé où j’en étais dans ma vie sentimentale, j’ai osé lui dire que j’étais gay et en couple. J’étais fier de moi. C’était la première fois que je rattrapais le passé. Cinq minutes se sont écoulées. J’attendais devant mon écran sa réponse. Le doute commençait à monter. Avais-je (je) bien fait de lui dire ? Comment allait-il réagir ? Mon cerveau fumait et pronostiquait. Savoir que durant toutes ses années, un type qui se proclamait hétéro était en fait attiré par les garçons… il allait sûrement me demander de me justifier sur mes récits avec mes petites amies, tous plus fictifs les uns que les autres… Cinq minutes, les yeux braqués sur l’écran. Et puis rien. Aucune réponse. Il m’a simplement supprimé de sa liste d’ami sans un mot.

Céline, je suis désolé de t’avoir menti. Je pensais les blessures cicatrisées et invisibles, ce n’était pas le cas. Elles sont minimes mais elles sont encore la. Les pages du livre ont tourné, et je ne voulais pas perdre l’image que tu as de notre amitié, juste pour dix minutes volées au détour d’une ruelle. Tu es repartie avec la même image que tu avais de moi dans le passé. Un mec souriant, joyeux et heureux. Tu ne sauras jamais que mon bonheur, je le partage avec un homme. Mais à vrai dire, tu t’en fous bien un peu non ?